« N'appelez personne votre père sur la terre »
- refaelbastard
- 18 déc. 2025
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« N'appelez personne votre père sur la terre »
Réponse catholique à l'objection protestante évangélique sur Matthieu 23,9
Introduction : L'objection protestante
Une critique fréquente adressée à l'Église catholique par nos frères protestants évangéliques concerne l'usage du titre « Père » pour désigner les prêtres. L'argument s'appuie sur les paroles de Jésus dans l'évangile selon saint Matthieu :
« N'appelez personne sur la terre votre père, car vous n'avez qu'un seul Père, celui qui est dans les cieux. »— Matthieu 23,9
Selon cette objection, les catholiques contrediraient directement l'enseignement du Christ en appelant leurs prêtres « Père ». Examinons cette critique à la lumière du contexte biblique et de l'ensemble de l'Écriture.
I. Le contexte de Matthieu 23 : Une mise en garde contre l'orgueil spirituel
Pour comprendre correctement les paroles de Jésus, il est essentiel d'examiner le contexte immédiat. Matthieu 23 rapporte une série de reproches adressés aux scribes et aux pharisiens. Lisons l'ensemble du passage :
« Pour vous, ne vous faites pas appeler "Rabbi", car vous n'avez qu'un seul maître, et vous êtes tous frères. N'appelez personne sur la terre votre "père", car vous n'en avez qu'un seul, le Père céleste. Ne vous faites pas non plus appeler "maîtres", car vous n'avez qu'un seul maître, le Christ. Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. Qui s'élèvera sera abaissé, qui s'abaissera sera élevé. »— Matthieu 23,8-12
Le sens véritable de l'enseignement
Jésus ne donne pas ici une interdiction littérale et absolue d'utiliser certains titres. Son enseignement vise l'attitude du cœur : il met en garde contre l'orgueil spirituel, la recherche des honneurs et l'usurpation de l'autorité qui appartient uniquement à Dieu.
A. L'interprétation littérale mène à l'absurde
Si nous devions interpréter ce passage de manière strictement littérale, comme le font nos frères protestants, nous serions confrontés à des contradictions manifestes :
Première absurdité : Le père biologique
Nous ne devrions pas appeler « père » notre propre géniteur, celui qui nous a biologiquement engendrés avec notre mère. Pourtant, aucun chrétien, catholique ou protestant, ne remet en question cet usage naturel et biblique du terme « père ».
Deuxième absurdité : Les maîtres et enseignants
Jésus dit également : « Ne vous faites pas appeler "maîtres" ». Pourtant, les églises protestantes ont des pasteurs qui enseignent, des professeurs de séminaire, des « maîtres » d'école du dimanche. Suivant leur propre logique, ils violeraient également ce commandement.
Troisième absurdité : Le titre de « Rabbi »
Le verset 8 interdit aussi d'appeler quiconque « Rabbi » (qui signifie « enseignant »). Pourtant, personne ne critique les écoles bibliques ou les institutions d'enseignement chrétiennes.
II. L'enseignement de saint Paul : La paternité spirituelle
L'Écriture elle-même nous montre que l'interdiction de Jésus n'est pas absolue, mais contextuellement liée à l'attitude d'orgueil. Saint Paul, inspiré par l'Esprit Saint, utilise explicitement le concept de paternité spirituelle :
« Ce n'est pas pour vous faire honte que j'écris cela, mais c'est pour vous avertir comme mes enfants bien-aimés. Car même si vous aviez dix mille maîtres en Christ, vous n'avez pas plusieurs pères ; car c'est moi qui vous ai engendrés en Jésus-Christ par l'Évangile. »— 1 Corinthiens 4,14-15
Paul se présente comme père spirituel
Saint Paul affirme clairement qu'il est le père spirituel des Corinthiens, car il les a « engendrés en Jésus-Christ ». Il utilise sans hésitation cette terminologie de paternité pour décrire sa relation apostolique avec les communautés qu'il a fondées. Si Jésus interdisait absolument l'usage du titre « père », Paul aurait contredit directement le commandement du Seigneur – ce qui est impossible pour un texte inspiré.
Autres exemples de paternité spirituelle dans le Nouveau Testament
« À Timothée, mon enfant légitime dans la foi : grâce, miséricorde et paix, de la part de Dieu le Père et du Christ Jésus notre Seigneur. »— 1 Timothée 1,2
« C'est pourquoi je t'ai envoyé Timothée, qui est mon enfant bien-aimé et fidèle dans le Seigneur. »— 1 Corinthiens 4,17
« À Tite, mon véritable enfant selon la foi commune : grâce et paix de la part de Dieu le Père et du Christ Jésus, notre Sauveur. »— Tite 1,4
« Mes petits enfants, je vous écris ces choses, afin que vous ne péchiez point. »— 1 Jean 2,1
Dans tous ces passages, les apôtres utilisent un langage familial de paternité et de filiation pour décrire les relations spirituelles dans l'Église. Jean appelle régulièrement ses disciples « petits enfants » (teknia), ce qui implique nécessairement qu'il se considère comme leur père spirituel.
III. L'usage du terme « père » dans l'Ancien Testament
L'Ancien Testament lui-même valide l'usage du titre « père » dans un sens spirituel et honorifique :
« Élisée le vit et se mit à crier : "Mon père ! Mon père ! Char d'Israël et sa cavalerie !" »— 2 Rois 2,12
Élisée appelle le prophète Élie « mon père », non pas biologiquement, mais en reconnaissance de son rôle de maître spirituel. De même, plus tard, Élisée lui-même sera appelé « père » par le roi Joas :
« Joas, roi d'Israël, descendit vers lui et pleura sur son visage, en disant : "Mon père ! Mon père ! Char d'Israël et sa cavalerie !" »— 2 Rois 13,14
Si Dieu avait voulu interdire absolument l'usage du terme « père » en dehors du contexte biologique, Il n'aurait pas inspiré ces textes qui l'emploient pour des relations spirituelles.
IV. Le véritable sens de l'enseignement de Jésus
Point clé : Jésus ne condamne pas l'usage de titres en soi, mais l'attitude qui consisterait à élever un homme au niveau de Dieu, à lui attribuer l'autorité ultime qui appartient uniquement au Père céleste.
L'enseignement du Christ vise plusieurs objectifs spirituels :
A. Reconnaître Dieu comme source ultime
Toute paternité, qu'elle soit biologique ou spirituelle, trouve sa source en Dieu. Saint Paul l'exprime magnifiquement :
« C'est pourquoi je fléchis les genoux devant le Père, de qui toute paternité au ciel et sur la terre tire son nom. »— Éphésiens 3,14-15
B. Éviter l'idolâtrie spirituelle
Jésus met en garde contre le fait d'attribuer à un homme l'autorité divine ultime, la source absolue de la vérité, ou le rôle de Père éternel qui appartiennent uniquement à Dieu. Il condamne ceux qui mettraient leur maître humain à la place de Dieu, faisant de lui la référence suprême plutôt que le Père céleste. C'est cette usurpation de la place de Dieu qu'Il condamne, non l'usage légitime de titres honorifiques qui reconnaissent des rôles terrestres ou spirituels dérivés.
C. Cultiver l'humilité
Le passage se conclut par : « Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. Qui s'élèvera sera abaissé, qui s'abaissera sera élevé. » L'accent est mis sur l'humilité et le service, non sur l'abolition de toute structure d'autorité.
V. La pratique catholique en cohérence avec l'Écriture
Lorsque l'Église catholique appelle ses prêtres « Père », elle ne viole pas l'enseignement du Christ. Au contraire, elle suit l'exemple apostolique :
Le prêtre comme père spirituel
Le prêtre est appelé « père » parce qu'il engendre spirituellement les fidèles par les sacrements, particulièrement le baptême. Il les nourrit de la Parole de Dieu et de l'Eucharistie. Il les guide dans leur vie de foi. Cette paternité est réelle, bien qu'elle soit dérivée et participative de la paternité divine.
Une paternité humble et servante
Loin d'usurper la place de Dieu, le prêtre catholique est appelé à être un « autre Christ » (alter Christus), un serviteur qui pointe constamment vers le Père céleste, jamais vers lui-même. Comme le dit saint Paul : « Qu'est-ce donc qu'Apollos ? Qu'est-ce que Paul ? Des serviteurs, par le moyen desquels vous avez cru » (1 Corinthiens 3,5).
VI. Contre-arguments protestants et réponses catholiques
Anticipons maintenant les objections que pourraient soulever nos frères protestants face à cette argumentation, et apportons-y des réponses fondées sur l'Écriture et la logique théologique.
Objection 1 : « Paul parle de paternité métaphorique, pas d'un titre officiel »
L'objection protestante
« Quand Paul dit qu'il est le père des Corinthiens, il utilise une métaphore pour décrire sa relation avec eux. Il ne demande pas qu'on l'appelle "Père Paul" comme un titre. Les catholiques transforment une image spirituelle en titre ecclésiastique, ce qui est différent. »
Réponse catholique
Cette distinction entre « métaphore » et « titre » est artificielle et ne tient pas face à l'examen biblique. Premièrement, Jésus dans Matthieu 23,9 ne fait aucune distinction entre usage métaphorique et usage titulaire. Il dit simplement « n'appelez personne votre père », sans préciser « sauf métaphoriquement ». Si les protestants admettent l'usage métaphorique, ils admettent déjà que l'interdiction n'est pas absolue.
Deuxièmement, dans le Nouveau Testament, les titres et les réalités spirituelles sont intimement liés. Quand Paul dit « je vous ai engendrés », il ne fait pas que parler poétiquement : il affirme une réalité spirituelle authentique. Sa paternité est réelle, même si elle est spirituelle plutôt que biologique. Le titre « père » reconnaît simplement cette réalité.
Troisièmement, les protestants eux-mêmes utilisent des titres pour reconnaître des réalités spirituelles : « Pasteur », « Révérend », « Docteur » (pour les théologiens). Si on peut avoir un titre reconnaissant le rôle de berger (pasteur) ou d'enseignant (docteur), pourquoi pas un titre reconnaissant la paternité spirituelle ?
Objection 2 : « Le contexte est différent : Paul ne s'élève pas au-dessus des autres »
L'objection protestante
« Le problème avec les prêtres catholiques n'est pas le mot "père" en soi, mais le système hiérarchique qu'il représente. Les prêtres s'élèvent comme intermédiaires obligatoires entre Dieu et les hommes, ce qui contredit le sacerdoce universel des croyants (1 Pierre 2,9). Paul n'a jamais créé une telle hiérarchie. »
Réponse catholique
Cette objection confond plusieurs questions distinctes. D'abord, l'objection initiale portait sur le mot « père » lui-même, pas sur la structure ecclésiale. Si le mot « père » est acceptable quand Paul l'utilise, il est acceptable quand l'Église l'utilise, quelle que soit par ailleurs la discussion sur la structure de l'Église.
Ensuite, l'accusation selon laquelle les prêtres s'élèvent « au-dessus des autres » méconnaît la théologie catholique. Le prêtre n'est pas « au-dessus », il est au service. Jésus dit précisément dans le même chapitre : « Le plus grand parmi vous sera votre serviteur » (Mt 23,11). Le sacerdoce ministériel catholique est un service, pas une domination.
Enfin, le sacerdoce universel des croyants et le sacerdoce ministériel ne s'opposent pas. 1 Pierre 2,9 affirme que tous les chrétiens sont un « sacerdoce royal », mais cela ne supprime pas les rôles spécifiques. Dans l'Ancien Testament, tout Israël était un « royaume de prêtres » (Exode 19,6), et pourtant il y avait aussi la tribu de Lévi avec un sacerdoce ministériel spécifique. De même, le Nouveau Testament montre clairement une structure d'autorité : évêques, presbytres (prêtres), diacres (1 Timothée 3, Tite 1, Philippiens 1,1).
Objection 3 : « Vous ne devriez appeler "père" que votre père biologique »
L'objection protestante
« Jésus fait une distinction claire : Dieu est notre Père spirituel, et nous avons des pères biologiques sur terre. Le problème est quand on donne un titre spirituel de "père" à un homme, car cela appartient uniquement à Dieu. Paul pouvait parler de paternité spirituelle, mais pas demander qu'on l'honore avec ce titre. »
Réponse catholique
Cette objection crée une dichotomie artificielle que l'Écriture ne soutient pas. Si Jésus voulait dire « n'appelez père que votre géniteur biologique », il l'aurait dit clairement. Au contraire, il dit "n'appelez personne sur la terre votre père" – ce qui, pris littéralement, inclurait même le père biologique.
De plus, l'Écriture reconnaît explicitement des paternités spirituelles multiples. Abraham est appelé « père de tous les croyants » (Romains 4,11-12, 16). Devons-nous cesser de l'appeler ainsi ? Job est appelé « père des pauvres » (Job 29,16). Était-ce une violation du commandement de Jésus ?
La réalité biblique est que la paternité de Dieu est la source de toute paternité, mais elle ne supprime pas les paternités dérivées et participatives, qu'elles soient biologiques, adoptives ou spirituelles. Comme l'enseigne Éphésiens 3,14-15 : « toute paternité au ciel et sur la terre tire son nom » du Père céleste.
Objection 4 : « C'est une tradition catholique, pas un commandement biblique »
L'objection protestante
« Même si on accepte vos arguments, appeler les prêtres "père" reste une tradition humaine, pas un commandement biblique. Pourquoi ne pas simplement éviter ce terme pour ne pas créer de confusion ou de scandale, comme Paul qui se faisait "tout à tous" (1 Co 9,22) ? »
Réponse catholique
Cet argument révèle une compréhension incomplète du rôle de la Tradition dans le christianisme. L'Église n'a jamais enseigné que seul ce qui est explicitement commandé dans la Bible est permis. Cette approche rendrait impossible la vie chrétienne (où est le commandement d'avoir des églises avec des bancs ? des écoles du dimanche ? des concerts de louange ?)
La question n'est pas « Est-ce explicitement commandé ? » mais « Est-ce cohérent avec l'Écriture et la pratique apostolique ? » Or, nous avons démontré que l'usage du titre « père » pour des relations spirituelles est non seulement permis mais pratiqué dans l'Écriture elle-même.
Quant à « éviter le scandale », il faut distinguer le scandale légitime du scandale illégitime. Paul refuse de scandaliser sur des questions indifférentes (manger de la viande sacrifiée aux idoles). Mais il ne renonce jamais à la vérité pour plaire aux hommes. Si l'usage du titre « père » est bibliquement fondé et exprime une réalité spirituelle authentique, le renier par crainte de la critique protestante serait une lâcheté, non une prudence.
Objection 5 : « Les premiers chrétiens n'appelaient pas leurs leaders "père" »
L'objection protestante
« Si c'était vraiment une pratique apostolique, nous verrions dans le Nouveau Testament des exemples de chrétiens appelant leurs leaders "Père Pierre" ou "Père Paul". L'absence de tels exemples montre que c'est une innovation tardive de l'Église catholique. »
Réponse catholique
Cet argument repose sur un « argument du silence » qui est logiquement faible. Le Nouveau Testament ne nous donne pas de transcriptions complètes de toutes les conversations entre chrétiens. L'absence d'un exemple explicite ne prouve pas l'absence de la pratique.
De plus, nous avons des preuves scripturaires de la réalité sous-jacente : Paul se dit père, Jean appelle ses disciples « enfants », la terminologie de paternité spirituelle est omniprésente. Le titre formel n'est qu'une reconnaissance extérieure d'une réalité intérieure déjà établie dans l'Écriture.
VII. Une question aux frères protestants
Si l'interprétation protestante était correcte, il faudrait demander :
Pourquoi continuez-vous à appeler « père » votre géniteur biologique ?
Pourquoi saint Paul s'est-il identifié comme père des Corinthiens ?
Pourquoi Élisée a-t-il appelé Élie « mon père » ?
Pourquoi l'Esprit Saint a-t-il inspiré Paul à écrire qu'il a « engendré » ses disciples en Christ ?
Pourquoi Jean appelle-t-il ses disciples « mes petits enfants » ?
Comment expliquez-vous qu'Abraham soit appelé « père des croyants » si aucun homme ne peut porter ce titre spirituellement ?
Si c'est le système hiérarchique qui pose problème, pourquoi vos églises ont-elles aussi des pasteurs, des anciens, des structures d'autorité
La cohérence herméneutique exige de reconnaître que Jésus ne donnait pas un commandement littéral, mais un enseignement spirituel sur l'humilité et la reconnaissance de Dieu comme source ultime de toute autorité.
VIII. Conclusion
L'objection protestante contre l'usage catholique du titre « Père » repose sur une lecture littéraliste et décontextualisée de Matthieu 23,9. Cette interprétation ignore le contexte immédiat du passage, contredit l'usage biblique du terme dans les Écritures (tant l'Ancien que le Nouveau Testament), et méconnaît le véritable sens de l'enseignement du Christ.
Jésus ne condamne pas l'usage de titres, mais l'orgueil spirituel qui consisterait à s'attribuer l'autorité absolue qui appartient uniquement à Dieu. La pratique catholique d'appeler les prêtres « Père » s'inscrit dans la continuité de la tradition apostolique et reconnaît la paternité spirituelle légitime de ceux qui, par les sacrements et l'enseignement, engendrent et nourrissent la vie de foi des croyants.
« De qui toute paternité au ciel et sur la terre tire son nom » (Éphésiens 3,15)




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